Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !
Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le temps scintille et le songe est savoir.
Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
O mon silence !… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !
Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.
Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.
Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.
L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te tends pure à ta place première,
Regarde-toi !… Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.
O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre, et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !
Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absents.
Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !
Chienne splendide, écarte l’idolâtre !
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !
Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
A je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.
Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.
Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant !…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.
Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient les pleurs.
Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !
Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi !
Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !
Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !
Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir !
Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Êlée !
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !
Non, non !… Debout ! Dans l’ère successive !
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… O puissance salée !
Courons à l’onde en rejaillir vivant.
Oui ! grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil
Le vent se lève !… il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !
Paul Valery
Christian Bourgois
(Antibes, 1933 – Paris, 20 décembre 2007) est un éditeur français,
Propriétaire de la maison d'édition du même nom.
Il est décédé le 20 décembre 2007 à Paris.
Après ses études à l'Institut d'études politiques de Paris (1951-1954),
Il entre à l'École nationale d'administration, dont il démissionne en mai 1959
Pour travailler dans la maison d'édition de René Julliard, rencontré en 1954.
À la mort de Julliard en juillet 1962, il prend la direction des éditions Julliard
Bientôt rachetées par les Presses de la Cité. En 1966, en étroite association
Avec Dominique de Roux, il fonde sa propre maison d'édition,
Christian Bourgois Editeur. Il dirige la collection 10/18 entre 1968 et 1992.
En 1992, Christian Bourgois quitte le groupe des Presses de la Cité
Et reprend son indépendance.
De 1995 à sa mort, Christian Bourgois a présidé
L'Institut mémoires de l'édition contemporaine (IMEC) situé à Caen.
Il a contribué à faire découvrir de nombreux écrivains étrangers,
Notamment Fernando Arrabal , Gabriel Garcia Marquez, Alexandre Soljenitsyne,
Allen Ginsberg, Alain Robbe Grillet,Ezra Pound, Bob Dylan,
William S. Burroughs, Jim Harrison, Ernst Jünger, Antonio Lobo Antunes
Antonio Tabucchi, Toni Morrison, Pierre Boulez, Susan Sontag,Linda Lê etc. .
En 1989, il publie les Versets sataniques de Salman Rushdie.
Il est également l'éditeur de deux auteurs importants : Boris Vian et J.R.R. Tolkien.
En janvier 2006, le Centre Pompidou lui avait rendu hommage à l'occasion
Du 40e anniversaire de sa maison d'édition.
« Je ne me suis jamais demandé ce que les lecteurs avaient envie de lire »
Christian Bourgois
.
des "Cahiers Leiris"
Le numéro premier des Cahiers Leiris vient de paraître.
Plus ambitieuse et consistante qu’un simple bulletin de liaison,
D’une périodicité biannuelle, cette revue à portée internationale
Consacrera chacune de ses livraisons
À la publication de textes et documents inédits de Michel Leiris ou ressortissant à
Son œuvre (études contemporaines, actes de colloque, hommages, témoignages,
Textes de création littéraire, iconographies et autres matériaux créatifs).
Les Cahiers Leiris ont été fondés par Jean-Sébastien Gallaire.
Il a été assisté, dans sa tâche éditoriale, par Sébastien Côté,
Professeur à Carleton University (Canada).
La publication de la revue a été autorisée par Jean Jamin,
Exécuteur testamentaire et propriétaire des droits moraux de Michel Leiris.
Le comité d’honneur se compose de Mme Aliette Armel,
MM. Denis Hollier et Philippe Lejeune.
Structure du numéro
Tauromachie, Autobiographie et voyages, Ethnologie et poésie, Hommage, Inédit.
Chacun de ces articles critiques est précédé d’un résumé et de sa traduction
en langue anglaise ainsi que d’un texte, « Leiris & moi », dans lequel le rédacteur
confie les circonstances de sa première rencontre avec l’œuvre leirisienne.
généralement suivies d’un texte dans lequel l’artiste livre à
la connaissance du lecteur sa démarche créatrice.
En appendice sont donnés un tableau des symboles, une liste des abréviations,
Une bibliographie, un index des ouvrages cités et un index nominum.
Sommaire
Articles
critiques :
Asako Taniguchi : « La découverte de la pseudo-rgèle du jeu
“Ici fruit à la tête se dit : là on s’enlise” »
Élise Massiah : « “Coller à son époque” : Le tournant esthétique et
politique désastreux de Frêle Bruit (1976) et Le Ruban au cou d’Olympia (1981) »
Maricela Strungariu : « La portée des éléments paratextuels
Dans les écrits autobiographiques leirisiens »
Annie Maïllis : « Picasso et Leiris : mano a mano »
Thomas Wilks : « Les débuts et les fins dans L’Âge d’homme :
commentaire sur la chronologie et la cohérence »
Giulana Costa Ragusa : « Mythologies de la maison familiale dans
L’Âge d’homme et dans Biffures »
Michel Peifer : « Le mode du comme-je-disais ou ce qu’est un(e) bif(f)ure »
Anne Prunet : « De L’Afrique fantôme à Biffures, quand l’écriture du
voyage fait route aux côtés de l’écriture autobiographique »
Irène Albers : « Pour une lecture poétique de La Langue secrète des Dogons de Sanga »
Iconographies :
Michel Leiris : Ma vie par moi-même
Anthony Freestone : Louis Seye & Michel Leiris, Recueil de reliques
(Michel Leiris & Glencoe), Babel’s Tower, Michel Leiris & Patrick MacGoohan,
Pierres de taille, Venise & Glencoe
Pablo Picasso : Portrait de Michel Leiris
MC 1984 : Cabines téléphoniques
Gabriel Fabre : Les PHOTd’orthOGRAPHIES
Philippe Charpentier : Écumes de la Havane (XI), Sans chaînes
Martine Le Coz : Portrait de Michel Leiris
Toni Kleinlercher : Alphawork
François Lévêque : Littératures Leiris
Textes accompagnant les
iconographies :
Anthony Freestone : « Puzzles & dominos »
MC 1984 : « Michel Leiris, regard sombre »
Philippe Charpentier : « Connivence »
Joël Schmidt : « Sagesse trompeuse... »
Toni Kleinlercher : « Alphawork ou le bruissement des signes
dans les univers alphanumériques »
François Lévêque : « Leiris, l’imagination laissée dans son état sauvage »
Témoignages :
Bernard Monsigny : « MICHEL LEIRIS souvenirs SOUPAULT »
Karim El Khatabi : « Michel Leiris, “père de famille” »
Textes de création
littéraire :
Jean-Pierre Verheggen : « Hommage au Capitaine Leiris »
Gabriel Fabre : « Le petit actionneur de diction.
Glossaire en hommage et à la manière de Michel Leiris »
Montovan : « Qui dicte son air(e) »
Inédits de Michel
Leiris :
Deux lettres à Yannick Bellon : « J’ai trouvé le film très beau... »
Une lettre à Michel Jarrety : « J’écris dans la mauvaise conscience... »
Pour acquérir un exemplaire du numéro premier des Cahiers Leiris,
merci d’adresser un chèque bancaire d’un montant de
40 euros (35 € + 5 € frais de port) à « Association des Cahiers
Leiris »
et de l’envoyer au siège social de la revue :
44 route de Conflans 70300 Meurcourt FRANCE
Vous aurez remarqué ma présence
Le tout à titre gracieux je préçise .
.
Pour Stéphane Mallarmé, il fallait un ouvrage précieux et savant à la fois.
Où la bibliophilie rencontre l'archéologie littéraire.
Pari tenu à la Table ronde, avec José Benhamou, son chef de fabrication,
comme maître d'oeuvre d'un projet dont l'idée remonte à trois ou quatre ans,
et Françoise Morel comme pilote.
Cette femme d'exception est la fille du poète Henry Charpentier,
disciple de Mallarmé et secrétaire général de la Société
- qui deviendra l'Académie - Mallarmé. À sa mort en 1952,
Charpentier laissait l'une des deux plus belles collections concernant son grand homme,
l'autre étant celle du professeur Henri Mondor, grand spécialiste de Mallarmé,
qui l'a léguée à la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. Françoise Morel et son mari Paul,
tous deux bibliophiles et mallarméens fervents, ont conservé et augmenté la collection paternelle,
en gage de double fidélité. Ils possèdent aujourd'hui quelques trésors,
comme cet exemplaire des Fleurs du mal de Baudelaire où Mallarmé a rajouté à la fin,
calligraphiés par lui, les poèmes censurés par la justice à l'été 1857.
Ils possèdent aussi un ensemble unique concernant Un coup de dés jamais n'abolira le hasard,
avec des documents publiés aujourd'hui pour la première fois et en fac-similé :
le poème tel qu'il parut dans la revue Cosmopolis ; le prière d'insérer (et son brouillon)
rédigé par Mallarmé ; le manuscrit de ce qu'on appelle « l'édition fantôme » initiée par
Ambroise Vollard et les épreuves de ladite édition corrigées de la main de Mallarmé.
De la musique avec les mots
Un coup de dés jamais n'abolira le hasard est l'une des toutes dernières oeuvres de Mallarmé.
Le texte a été publié en édition originale le 4 mai 1897 (le poète mourra le 9 septembre 1898)
dans Cosmopolis, revue internationale éditée chez Armand Colin.
Au sommaire du même numéro 17, Rudyard Kipling, Anatole France,
des lettres de Tourguénieff (graphie de l'époque) et de Nietzsche.
Il était précédé d'une « Observation relative au poème » à peine moins obscure que celui-ci,
une sorte de prière d'insérer où Mallarmé compare sa « tentative » à une symphonie.
Propos qu'une note de la rédaction commente ainsi : « Dans cette oeuvre d'un caractère
entièrement nouveau, le poète s'est efforcé de faire de la musique avec les mots. (...)
La nature des caractères employés et la position des blancs suppléent aux notes
et aux intervalles musicaux. Cet essai peut trouver des contradicteurs : nul ne méconnaîtra
le singulier effort d'art de l'auteur et ne manquera de s'y intéresser. »
Bien vu. Le prière d'insérer servira de préface à la première édition en volume du Coup de dés,
procurée par le docteur Bonniot - qui avait été le gendre de Mallarmé, l'époux de sa fille Geneviève -,
parue à la NRF en 1914.
L'éditeur d'art Ambroise Vollard avait projeté de faire illustrer le poème
par le peintre Odilon Redon. Livre pour lequel Mallarmé avait calligraphié
son texte à la plume et à l'encre noire, avec un soin tout particulier,
et en portant au crayon rouge sur chaque page toutes les indications
graphiques indispensables à ses yeux.
Dans l'étude minutieuse et érudite du Coup de dés qui clôt le présent volume
et où elle s'efforce de décrypter ce poème philosophique
d'une infinie complexité, Françoise Morel insiste
sur le fait que le poète avait organisé son texte en doubles pages,
à la manière d'un « précurseur de la peinture abstraite ».
Essentiels et signifiants, les choix typographiques, l'ordonnancement des blancs,
ce dont Mallarmé était parfaitement conscient.
Il écrivait à Gide - lequel fut, avec ses amis Pierre Louÿs et
Paul Valéry,
l'un des assidus des fameux mardis de la rue de Rome - en mai 1897 justement :
« Le poème s'imprime, en ce moment, tel que je l'ai conçu ;
quant à la pagination, où est tout l'effet.
Tel mot, en gros caractères, à lui seul, domine toute une page de blanc
et je crois être sûr de l'effet. »
Une entreprise totalement novatrice (dès son titre qui osait un vers de treize pieds),
dont Apollinaire avec ses Calligrammes ou Cendrars avec sa Prose du Transsibérien
retiendront la leçon, ainsi que tous les poètes modernes à venir. « Mallarmé, dit Françoise Morel,
c'est l'assassin de la poésie classique ! » Le livre avec Odilon Redon ne s'est pas fait.
Le choix de Vollard était-il d'ailleurs judicieux ? N'aurait-il pu trouver un artiste plus novateur,
plus en phase avec la « révolution » mallarméenne ?
Mais Mallarmé avait déjà corrigé les pages de « l'édition fantôme » du Coup de dés.
Minutieusement : treize jeux d'épreuves sont connus. Les Morel en possèdent six,
dont un reproduit ici, avec ses repentirs, ses ajouts, et même des collages.
(Le Figaro Litteraire)
Un coup de dés jamais n'abolira le hasard de Stéphane Mallarmé La Table ronde, 200 p.
"Publicité" pour ma tante Françoise Morel qui n'en a pas besoin !
Les mots brouillés dans l’air
Que la vague pousse plus fort
En dessous quelque chose passe
On attend que tout se défasse
L’eau monte par-dessus
Les pierres disparaissent
Et de l’autre côté il y a des jours qui naissent
Les jours luisants amoncelés
Au bord de l’horizon qui les laisse tomber
Un à Un
La main qui guide les saisons se trompe
Et moi je tombe
Ma raison
Glisse
Entre les lames sous le pont
Je vois l’autre côté du monde
Pierre Reverdy
.

l'autre c'est le soleil
les pauvres les travailleurs ne voient pas ces choses
leur soleil c'est la soif la poussière la sueur le goudron
et s'ils travaillent en plein soleil le travail leur cache le soleil
leur soleil c'est l'insolation
et le clair de lune pour les travailleurs de nuit
c'est la bronchite la pharmacie les emmerdements
les ennuis
et quand le travailleur s'endort il est bercé par l'insomnie
et quand son réveil le réveille
il trouve chaque jour devant son lit
la sale gueule du travail
qui ricane qui se fout de lui
alors il se lève
alors il se lave
et puis il sort à moitié éveillé à moitié endormi
il marche dans la rue à moitié éveillée à moitié endormie
et il prend l'autobus
le service ouvrier
et l'autobus le chauffeur le receveur
et tous les travailleurs à moitié réveillés à moitié endormis
traversent le paysage figé entre le petit jour et la nuit
le paysage de briques et de fenêtres à courants d'air de corridor
le paysage éclipse
la paysage prison
le paysage sans air sans lumière sans rires ni saisons
le paysage glacé des cités ouvrières glacées en plein été comme au coeur de l'hiver
le paysage éteint le paysage sans rien
le paysage exploité affamé dévoré escamoté
le paysage charbon
le paysage poussière
le paysage cambouis
le paysage mâchefer
le paysage châtré gommé effacé relégué et rejeté dans l'ombre
dans la grande ombre
l'ombre du capital
l'ombre du profit
Sur ce paysage parfois un astre luit
un seul
le faux soleil
le soleil blême
le soleil couché
le soleil chien du capital
le vieux soleil de cuivre
le vieux soleil clairon
le vieux soleil ciboire
le vieux soleil fistule
le dégoûtant soleil du roi soleil
le soleil d'Austerlitz
le soleil de Verdun
le soleil fétiche
le soleil tricolore et incolore
l'astre des désastres
l'astre de la vacherie
l'astre de la tuerie
l'astre de la connerie
le soleil mort.
Et le paysage à moitié construit à moitié démoli
à moitié réveillé à moitié endormi
s'effondre dans la guerre le malheur et l'oubli
et puis il recommence une fois la guerre finie
il se rebâtit lui même dans l'ombre
et le capital sourit
mais un jour le VRAI SOLEIL VIENDRA
un vrai soleil dur qui réveillera le paysage trop mou
et les travailleurs sortiront
ils verront alors le soleil
LE VRAI LE DUR LE ROUGE SOLEIL DE LA RÉVOLUTION
et ils se compteront
et ils se comprendront
et ils verront leur nombre
et ils regarderont l'ombre
et ils riront
et ils s'avanceront
une dernière fois le capital voudra les empêcher de rire
ils le tueront
et ils l'enterreront dans la terre sous le paysage de misère
et le paysage de misère de profits de poussières et de charbon
ils le brûleront
ils le raseront
et ils en fabriqueront un autre en chantant
un paysage tout nouveau tout beau
un vrai paysage tout vivant
ils feront beaucoup de choses avec le soleil
et même ILS CHANGERONT L'HIVER EN PRINTEMPS.
JACQUES PRÉVERT
.
Ca gueule dans la rue noire au bout de laquelle
L'eau du fleuve frémit contre les berges.
Ce mégot jeté d'une fenêtre fait une étoile.
Ca gueule encore dans la rue noire.
Ah! vos gueules !
Nuit pesante, nuit irrespirable.
Un cri s'approche de nous, presque à nous toucher,
Mais il expire juste au moment de nous atteindre.
Quelque part, dans le monde , au pied d'un talus ,
Un déserteur parlemente avec des sentinelles
Qui ne comprennent pas son langage.

ROBERT DESNOS.
.

datant d'une époque où il était journaliste littéraire (années 40/48),
Et en arrivant chez moi , je me précipite et je viens d'y trouver
Cette lettre de Boris Vian l'invitant à découvrir le roman
De Vernon Sullivan (j'irais cracher sur vos tombes)
Qui n'était autre que lui même ! mais personne ne le savais .
Jean D'Halluin en était le jeune éditeur.
Mon père était un grand amateur de jazz et Boris Vian aussi ,
Je savais qu'ils étaient amis , mais en avoir " la preuve "
Est émouvant, surtout que Boris Vian
Est aussi une de (mes nombreuses ) idoles!
Il y a plein d'autres lettres d'Audiberti, Joe Bousquet,
Armand Salacrou, Paul Geraldy, Daniel-Rops,
Marcel Arland etc.
Bref des trésors!
.

RÊVERIE
Et tes flancs incurvés comme un été toscan.
.

AU CREUSET DE MA TÊTE
OU KILOS ET KILOS DE SOUVENIRS
FONT UN BRUIT
DE FEUILLES SÈCHES,
DÈS QUE TA FORME JAILLIT
JE SENS COULER DE L'OR.
MICHEL LEIRIS
Je trouve que c'est une belle définition de la création,
Et de l'amour mais c'est un peu la même chose.
.

.

.

Un oiseau rit dans ses ailes.
Le monde est si léger
Qu'il n'est plus à sa place
Et si gai
Qu'il ne lui manque rien. "
.


DEVANT UN PAYSAGE NON FIGURATIF.
JACQUES PRÉVERT.
.


LA TERRE REGARDE LA TERRE,TOUT LE MONDE REGARDE
TOUT LE MONDE , PERSONNE N'Y COMPREND RIEN.
JACQUES PRÉVERT
.

C'est le tango des bouchers de la Villette
C'est le tango des tueurs des abattoirs
Venez cueillir la fraise et l'amourette
Et boire du sang avant qu'il soit tout noir
Faut qu' ça saigne
Faut qu' les gens ayent à bouffer
Faut qu' les gros puissent se goinfrer
Faut qu' les petits puissent engraisser
Faut qu' ça saigne
Faut qu' les mandataires aux Halles
Puissent s'en fourer plein la dalle
Du filet à huit cent balles
Faut qu' ça saigne
Faut qu' les peaux se fassent tanner
Faut qu' les pieds se fassent paner
Que les têtes aillent mariner
Faut qu' ça saigne
Faut avaler d' la barbaque
Pour êt'e bien gras quand on claque
Et nourrir des vers comaques
Faut qu' ça saigne
Bien fort
C'est le tango des joyeux militaires
Des gais vainqueurs de partout et d'ailleurs
C'est le tango des fameux va-t-en guerre
C'est le tango de tous les fossoyeurs
Faut qu' ça saigne
Appuie sur la baïonnette
Faut qu' ça rentre ou bien qu' ça pète
Sinon t'auras une grosse tête
Faut qu' ça saigne
Démolis en quelques-uns
Tant pis si c'est des cousins
Fais-leur sortir le raisin
Faut qu' ça saigne
Si c'est pas toi qui les crèves
Les copains prendront la r'lève
Et tu joueras la Vie brève
Faut qu' ça saigne
Demain ça sera ton tour
Demain ça sera ton jour
Pus d' bonhomme et pus d'amour
Tiens ! Voilà du boudin ! Voilà du boudin !
Voilà du boudin !
BORIS VIAN
.

L'oiseau mécanique |
|
| L'oiseau tête brûlée Qui chantait la nuit Qui réveillait l'enfant Qui perdait ses plumes dans l'encrier L'oiseau pattes de sept lieues Qui cassait les assiettes Qui dévastait les chapeaux Qui revenait de Suresnes L'oiseau, l'oiseau mécanique A perdu sa clef Sa clef des champs Sa clef de voûte Voilà pourquoi il ne chante plus.
|
.

Et devant les yeux, l’herbe et ses fleurs.
Un nuage, c’est la route, suit son chemin vertical
Parallèlement à l’horizon de fil à plomb,
Parallèlement au cavalier.
Le cheval court vers sa chute imminente
Et cet autre monte interminablement.
Comme tout est simple et étrange.
Couchée sur le côté gauche,
Je me désintéresse du paysage
Et je ne pense qu’a des choses très vagues,
Très vagues et très heureuses,
Comme le regard las que l’on promène
Par ce bel après-midi d’été
À droite, à gauche,
De-ci , de-là ,
Dans le délire de l’inutile.
Robert Desnos (inédit )
.
Lionne d’or
MYRTILLE (delta)
Panthère d’or
ALICE (thêta)
Jaguarette d’or
DANIELE (my)
Guéparde d’or
LEA (sigma)
Zèbres d’argent
DICK (rhô) DOUBLE JE (êta) LA GRE (kappa)
MARIE CLAIRE (zeta) THIERRY (epsilon)
Gnous de bronze
GERARD (pi) CHANTAL(bêta)
HELENA (gamma) JULIETTE (alpha)
LAGRE2 (iota) LINDA (lambda)
MEMEMAD (omicron)
STEPHANE (Mallarmé xi) TINA(ny)
LE TROPHÉE EST EN PREPARATION.
Daniele,Juliette et Stéphane Mallarmé n'ont pas de blog.
Mention spéciale du jury qui attribue le Philchar d'honneur
A Mememad dans son juste combat
Pour le plaisir des sens éveillés.
Et d'ailleurs je vous invite à decouvrir son blog
Un blog d'amour déguisé en jeux de toutes sortes
D'autres amours non deguisés.
Et c'est rare!
.
ATTENTION SIGMA EST ARRIVÉ CETTE NUIT !
LAMBDA
L’hydre était nue,
allongée parmi les nues.
Elle ouvrit ses yeux et vit son ange
noir, mort, poudré d’éternité.
Le désastre était là : un mélange
d’horreur et de douleur sucrée.
Elle souleva l’amour et le déposa,
au pied du totem de la tribu.
À la lueur des astres, le granit l’accueillit. Dolorosa.
« Voici ta tombe », lui dit-elle. « Je t’aime ! »
Elle but.
Ses langues se déroulèrent.
Ses têtes retombèrent.
Amen !
MY
Entre soir et aube
Entre éclipse et lune
Le solo des mots cachés par la brume
Désastre d’infortune
Le noir du granit
Sur la nuit qui tombe
Ta tribu qui meurt
Des frontières trop droites
La pierre nue
A perte de vue
Du bois sec et mort
Tes mots sans passeport
Les signes d’hier
Pour l’éternité
Des pas sur le sable
mi-homme ….mi-ange..
L’hydre aux mille bras
Pour d’autres vendanges
Ton regard voilé
pour tout oublier.
NY
Rien ne préserve du désastre de l'amour...
